Michel Maffesoli: “La saturation de l’idéal démocratique”

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Maffesoli

Les récentes élections municipales ont témoigné d’un désintérêt croissant des classes populaires pour les élections. Mais cela signifie-t-il que le peuple se désintéresse de la politique ? Tout au contraire, nous dit Michel Maffesoli. L’esprit de l’époque est en train de se détourner des vieilles politiques verticales et de l’idéal de représentation démocratique pour lui préférer une politique de proximité où la base pourra faire entendre sa voix d’une manière plus directe.


 

Ce que l’on oublie, par trop souvent, dans la réflexion sur le politique, la gestion de la cité, c’est la distinction entre pouvoir et puissance. Pour le dire vite, le pouvoir est institué, c’est l’organisation du vivre ensemble, la puissance est instituante. Elle est ce qui donne corps et sens à la vie sociale, elle est ce qui fonde l’être ensemble.

L’imaginaire de l’époque.

Selon les moments de l’histoire, le rapport entre le pouvoir et la puissance populaire qui le fonde et lui sert d’assise prend des formes différentes, liées à l’imaginaire de l’époque, à la manière dont les hommes se représentent leur destin commun.

Ces conceptions différentes de la vie sociale se succèdent, non pas par ruptures brutales, mais par un processus progressif de lente saturation des valeurs d’une époque pendant qu’émergent de nouvelles valeurs.

C’est ainsi qu’à partir du siècle des Lumières et de la Révolution française s’était mise en place une conception de la cohésion sociale fondée d’une part sur un principe individualiste, chaque individu est une entité autonome  (suivant sa propre loi, disposant de son « libre arbitre ») et d’autre part une forme de collaboration essentiellement juridique : le contrat social. Ma liberté individuelle s’arrête là où elle empêche l’expression de la liberté individuelle de l’autre.

La démocratie étant la forme politique de cette conception du monde. C’est ce que cette grande dame de la pensée, Hannah Arendt appelle « l’idéal démocratique ». A un ensemble de « représentations » philosophique correspondait une « représentation » politique. Le pouvoir était délégué par les individus à des institutions élues ayant pour but d’organiser la gestion du territoire, la vie commune, la cité.

Car l’organisation du pouvoir est étroitement liée à la conception du lien social, de ce qui lie les personnes entre elles, de ce qui fait cohésion sociale, je dirais même de ce qui fait socialité.

Nostalgie du sacré, idéal démocratique

Le contrat social.

Dans la modernité, le lien entre individus autonomes se fait donc par le biais juridique du contrat social. Dans la postmodernité par contre, il n’y a pas d’autonomie individuelle, chaque personne se définit par rapport à diverses appartenances communautaires, ce que j’ai appelé, il y a plus de trente ans, le « tribalisme ». Il n’y a plus d’unité figée d’un individu, mais des identifications multiples selon les moments et les lieux à différentes communautés. En bref à l’autonomie (« autonomos » : je suis ma propre loi) succède l’hétéronomie ( la loi c’est l’autre qui me la donne) . Tout un chacun étant dés lors tributaire de la communauté ( ou des communautés) où il est inserré.

Le fait que l’individu soit autonome ou au contraire dépendant de l’autre, l’autre de sa tribu ou des autres tribus, va structurer des conceptions du pouvoir différentes.

Le fait que l’individu soit autonome ou au contraire dépendant de l’autre, l’autre de sa tribu ou des autres tribus, va structurer des conceptions du pouvoir différentes. Dans un cas, la modernité, le pouvoir va être délégué par les individus à différentes instances élues, mandatées pour appliquer tel ou tel programme, pour exprimer telle ou telle conception de la société. Au contraire dans la postmodernité naissante, c’est à dire dans une société tribalisée, constituée de multiples communautés[1], cette forme de délégation du pouvoir ne fonctionne plus. Les masses fragmentées, éparpillées en diverses tribus ne se sentent plus représentées. Les individus ne s’identifient plus à un modèle unique, transcendant toute leur vie économique, sociale, spirituelle, mais sont eux-mêmes ceci et cela, celui-ci et celle-là, selon les occurrences quotidiennes.

Après la modernité, La saturation de l'idéal démocratique

La démocratie représentative est-elle périmée ?

Dès lors le modèle politique de la démocratie représentative ne permet plus le lien entre la puissance et le pouvoir, entre l’instituant et l’institué. L’institué, le pouvoir, les élites (ceux qui ont le pouvoir de dire et de faire) de quelque nom qu’on les appelle ne sont plus pertinents. Ils sont des figures mortes, des représentants d’institutions abstraites. Ce qui implique ce que Vilfredo Pareto nommait, justement, la fameuse « circulation des élites » !

Mais cette puissance populaire, cette volonté commune de faire corps, d’éprouver ensemble un destin commun et d’y faire face n’est pas morte, elle. Elle va chercher d’autres formes d’expression, d’autres formes de rassemblement.

Cette puissance populaire, cette volonté commune de faire corps, d’éprouver ensemble un destin commun et d’y faire face n’est pas morte.

L’accent étant mis, dés lors, sur le partage de communions émotionnelles, de vibrations communes. Ce que l’on appelle, en terme plus soutenu : la syntonie.

Alors que dans la forme démocratique l’émotion commune est en quelque sorte projetée dans un objectif lointain, (un pro-jet), un avenir à construire, une société parfaite pour demain, dans la forme émergente de l’idéal communautaire[2] la communion est immédiate et présente. Les émotions communes, l’éprouver ensemble, l’esthétique (« aisthesis » en grec, c’est éprouver ensemble des émotions, des passions…) se vivent ici et maintenant. Non plus l’attente d’une « éternité » dans une société parfaite à venir, mais le désir de vivre dans ce que j’ai appelé « l’instant éternel ».

idéal démocratique

La politique avec ou sans le peuple.

Et c’est bien ainsi que l’on retrouve un autre rapport entre le politique, l’organisation de la cité et la proximité, le fait d’être-ensemble en un lieu. En témoigne la fin des oppositions partisanes, au profit de clivages plus subtils, entre les tenants d’une gestion bureaucratique des compétences croupions des petites communes et ceux qui souhaitaient incarner au jour le jour une gestion de proximité, non pas pour les habitants, mais avec eux. Non pas un catalogue de promesses, mais l’ouverture sur une série d’expériences communes, ici et maintenant.

Car si dans l’idéal démocratique, c’est le temps qui détermine l’être- ensemble, on dépasse ensemble le passé et on construit ensemble un avenir, dans l’idéal communautaire, on est ensemble, ici et maintenant, en intégrant le passé (la Tradition) et en vivant, au jour le jour un avenir qui est destin commun. Ce n’est plus la flèche de l’Histoire en marche, mais la spirale où le présent gros du passé assure de l’avenir. Ce n’est plus le « progressisme » qui va prédominer mais bien la « progressivité » Et l’être ensemble ne se construit pas par la projection dans l’avenir, mais par le fait d’être ensemble dans un lieu donné .

Le lieu fait lien. Internet aidant, ce lieu territoire géographique, pourra être démultiplié en plusieurs lieux, plusieurs sites, réels ou virtuels.

Le lieu fait lien. Internet aidant, ce lieu territoire géographique, pourra être démultiplié en plusieurs lieux, plusieurs sites, réels ou virtuels.

La proximité n’est plus ce que Michel Foucault nommait « l’assignation à résidence », ce n’est plus non plus l’assignation à identité. Elle se démultiplie en de multiples moments de vie commune et en « identifications » multiples. Et c’est ce ballet entre diverses tribus qu’il revient à de nouvelles formes politiques de réguler sinon d’organiser.

A chaque changement d’époque l’on voit un profond désarroi naître de la dichotomie existant entre l’institution et le peuple. Quand le peuple ne se reconnaît plus dans ses institutions, il fait sécession. (secessio plebis).

La saturation de l'idéal démocratique

Le désintérêt populaire pour les élections.

C’est exactement ce que nous montrent les résultats des élections municipales. Ce qui est frappant ce n’est pas tant la vague verte, vague sur laquelle surfent quelques tribus bobos en mal de pouvoir, mais l’énorme désintérêt populaire pour ces élections locales. Ni les partis traditionnels, ni les pseudo-nouvelles formes de représentation, les ni droite ni gauche de LREM ni même l’écologie politique ne peuvent prétendre à représenter et à plus forte raison à rassembler les diverses composantes d’une République Une et Indivisible. Ce qui est en gestation étant une autre conception de la « Res publica » : une république en mosaïque.

Quand le pouvoir et la puissance sont entièrement déconnectés, quand les institutions ne sont plus innervées par une énergie commune, par la puissance populaire, quand les élites sont totalement distantes de la base, il faut trouver de nouvelles formes de gestion de la cité.

Quand les élites sont totalement distantes de la base, il faut trouver de nouvelles formes de gestion de la cité.

Il faut noter d’ailleurs à cet effet, que dans quelques rares communes de moins de 1000 habitants, dans lesquelles l’équipe sortante n’a pas été reconduite au premier tour, s’étaient manifestées des équipes soucieuses de faire renaître leur village par des projets collaboratifs et des formes de participation innovantes. Las, les manœuvres de politiciens aguerris, usant des diverses ficelles de la vie démocratique moribonde ont empêché de telles expériences.

Mais, qu’il s’agisse des villes à forte abstention ou des villages où les caciques du pouvoir se sont cramponnés à leurs privilèges, les formes d’être ensemble se détermineront progressivement dans de multiples expériences communes : dans des soulèvements populaires, sur le modèle des premiers gilets jaunes ou de diverses manifestations n’ayant d’autre objet que de se rassembler. Mais également, au jour le jour et dans différents territoires de proximité, des manifestations de solidarité, d’entraide, des rassemblements festifs, des initiatives de rencontres.

Michel Maffesoli

Pour une politique de proximité.

N’est plus acceptée une politique imposée d’en haut, une politique ayant la vérité et menant le peuple vers un but défini par des élites en déshérence. Non pas une politique paranoïaque, mais une politique métanoïaque. Non pas au-dessus, mais avec. Non pas la loi du Père, mais la loi des frères.

Ce sera cela la gestion de la maison commune, la sagesse commune, ce que j’ai appelé Ecosophie.

D’un point de vue historique, on pourrait rappeler le modèle de l’empire romain. Pax romana c’était l’organisation sur un très grand territoire des fonctions de mobilité (routes et aqueducs), d’un culte commun dans une acceptation relativiste d’une diversité de croyances, de modes de vie etc.

Nul ne peut prédire les formes que prendront les institutions qui naîtront de ces formes nouvelles et émergentes d’être ensemble. Sans doute y aura-t-il de nombreux soubresauts et d’affrontements entre pouvoirs moribonds. Ce que l’on peut dire par contre est que ces nouvelles formes politiques, ces formes d’une politique transfigurée, se lisent, au jour le jour, au plan local, dans la proxémie quotidienne.

C’est cette esthétique quotidienne que doit peu à peu formaliser un politique en adéquation avec l’époque postmoderne.

Michel Maffesoli

 

[1] Nombre d’observateurs ont « découvert » récemment cette réalité d’une France (je dirais d’une société européenne, occidentale et asiatique) fractionnée, fragmentée, « archipellisée ». Des appartenances multiples, des croyances diversifiées en différents syncrétismes. Bref, ce que j’analysais, dés 1988, dans mon livre , Le temps des tribus, le déclin de l’individualisme dans les sociétés de masse. (1988, 4ème édition, La Table ronde, 2019).Analyse reprise, ad nauseam, par ces fameux « experts » médiatiques, tout simplement, des plagiaires . La sagesse populaire le sait bien : on a tort d’avoir raison trop tôt !

[2] Cf. Michel Maffesoli et Hélène Strohl : La faillite des élites, éditions du Cerf, 2019

2 Commentaires

  1. Reste la solution que l’on a toujours éludé depuis le massacre des Communeux : la démocratie participative avec mandat impératif pour les élus : cf le tome 2 de mon essai intitulé “Les 72 Immortelles”, “l’ébauche d’un ordre libertaire”…de façon à substituer une société citoyenne à une société du subterfuge.

  2. Bien que d’accord avec votre remarquable conclusion, je ne suis pas persuadé que le terme de tribalisation – un terme bien fort qui pourrait renvoyer d’ailleurs à d’autres connotations politiques – soit le plus adapté.

    Ce que je ressens davantage, à mon simple niveau, en tant que citoyen ordinaire, ce sont plutôt des cercles idéologiques qui se recoupent ou non d’une communauté d’individus à une autre. Donc, plutôt qu’une tribalisation, je perçois bien davantage une “idéologisation” progressive de la société, avec des frontières ou des proximités, et souvent aussi des oppositions fortes : les néolibéraux, les écologistes, les pro-vie, les féministes, les communautaristes, les conspirationnistes, les geeks, les associatifs, les bobos, les laïcs, les conservateurs, les ruralistes, les… bref, on aura compris !

    Chaque citoyen, dans ce magma de pensées héritées de longues évolutions, se définit comme pro, anti, peu ou beaucoup, peut appartenir à plusieurs cercles à la fois, et peut alors y trouver des conciliations ou des affrontements.

    C’est un temps de renouveau politique important, et sous d’autres formes comme vous le notiez, car il me semble qu’au cours de 2 ou 3 dernières décennies, nous allions progressivement vers une dépolitisation.

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