Frédéric Monneyron: “La crise sanitaire va renforcer la globalisation”

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    Amazon, globalisation

    Beaucoup espèrent qu’après la crise sanitaire viendra le temps d’une économie locale et plus humaine. Mais la distanciation sociale a au contraire favorisé des secteurs de l’économie qui sont bien souvent portés par le processus de globalisation : achat à distance, divertissement en ligne, etc. Amazon et Netflix ne sont-ils pas les grands gagnants du confinement ? Frédéric Monneyron analyse les possibles répercussions de la pandémie dans notre manière future de consommer. Universitaire et écrivain, il est l’auteur de très nombreux livres sur la mode, le luxe, la séduction, dont La frivolité essentielle (PUF), La photographie de mode (PUF) ou L’imaginaire du luxe (Imago).


     

    On peut penser que les mesures mises en place pour empêcher la propagation du coronavirus auront suscité le temps qu’elles auront duré un certain nombre de comportements et de réflexes qui pourraient, eux, durer bien plus longtemps, pour finir même par se substituer à des habitudes plus anciennes et s’implanter dans le paysage sociétal. Si tel était le cas, les conséquences en seraient immenses, en tout cas bien plus importantes qu’on voudrait tout d’abord bien le penser. Car c’est non seulement la relation à soi et la relation à l’autre qui, en se fondant désormais sur la méfiance des corps, susceptibles de propager le virus, se trouveraient ainsi bousculées, mais, au-delà c’est aussi le social et l’économique qui seraient indirectement affectés. C’est ce que je voudrais tenter d’esquisser dans les lignes qui suivent.

    Mythe et nation

    La révolution digitale.

    C’est, à l’évidence, une nouvelle manière de travailler et de consommer, déjà introduite par la révolution digitale, que le confinement, en d’autres termes le rester chez soi, implique. Or, cette redéfinition du travail comme de la consommation pourrait ébranler tout un système social et économique, avec le télé-travail et le télé-achat.

    Mais c’est tout autant la distanciation sociale qui est susceptible d’introduire des changements majeurs. Puisque les corps ont été suspects, suspects d’être infectés et, par conséquent, ils ont été menaçants pour mon être propre, ils peuvent fort bien continuer d’être tenus à distance. Et si, dans la vie quotidienne cela pourrait déjà signifier la reconsidération des rites de politesse occidentaux (fin des embrassades ou de la poignée de main), c’est indirectement d’autres reconsidérations, plus lourdes, qu’elle induit.

    C’est une nouvelle manière de travailler et de consommer que le confinement implique. Or, cette redéfinition pourrait ébranler tout un système social et économique, avec le télé-travail et le télé-achat.

    Sans doute pourrait-on simplement y voir un alignement sur les manières du monde extrême-oriental où, dans la sphère publique, l’on ne se touche pas ou peu, sans autres conséquences que de gagner… en élégance. Mais c’est aussi une redéfinition des codes de séduction que cette distanciation sociale pourrait encourager et tout à la fois une transformation des lieux traditionnels des rencontres amoureuses.

    Les codes de séduction et les lieux où ces rencontres se faisaient ou se concrétisaient, bars, restaurants, boîtes de nuit, cinémas, ont certes été déjà reconsidérés puisqu’on estime que, aujourd’hui, 70% des contacts se font sur l’Internet (Facebook ou Tinder principalement), mais la distanciation sociale mise en place suite à la pandémie ne manquerait pas, si elle se maintenait, même sous une forme adoucie, de renforcer cette transformation et diminuer encore la part des contacts qui débouchent sur une vraie rencontre physique. Au-delà des relations interpersonnelles, ce sont, bien évidemment, tous les rassemblements qui, d’une manière ou d’une autre, tissent un lien social ou sont l’occasion d’une effervescence populaire, rassemblements sportifs, culturels (musicaux en particulier) ou politiques qui seraient touchés et qui seraient condamnés à trouver des substituts virtuels ou à se réduire en taille.

    Amazon : La crise sanitaire va renforcer la globalisation

    La transformation des habitudes.

    Ces reconsidérations, qui se fondent sur le souci et la préservation de soi, pourraient de prime abord sembler marginales. Pourtant, leurs implications dépassent largement le niveau personnel pour appeler à la transformation de tout un système socio-économique. En plus de placer la souveraineté de l’individu dans un cadre où toute interférence avec l’autre est réduite au minimum et où la vie sociale n’existe plus guère que virtuellement, elles décideraient ou accompagneraient, si elles étaient effectives, pour le moins de profondes mutations économiques.

    On peut de fait prévoir que la distanciation tout comme le confinement s’ils décidaient d’habitudes individuelles et collectives nouvelles auraient, au niveau des structures de l’économie, les répercussions suivantes.

    Les cinémas et librairies font déjà face à la terrible concurrence du cinéma chez soi, comme Netflix, ou des librairies en ligne, comme Amazon.

    Les deux secteurs les plus évidemment touchés seraient tout d’abord ceux des transports et des divertissements. Sans même parler des transports en commun des grandes villes, métro, bus ou tramways, les transports collectifs que sont l’avion, le train ou le bateau où la distanciation est difficile sinon impossible pourraient être boudés et, dès lors, réduire les déplacements lointains, avec des conséquences, il est vrai, bénéfiques sur l’environnement puisque ces modes de transports sont largement polluants. En revanche, le transport individuel, celui que permet l’automobile, cette maison mobile, serait, quant à lui, plébiscité avec, à l’inverse, des conséquences écologiques beaucoup moins favorables. En tout cas, c’est toute une industrie, celle des transports mais aussi celle du tourisme, qui serait amenée à se restructurer. Plus qu’à une restructuration, c’est à la menace d’une disparition pure et simple que certaines industries du divertissement pourraient avoir à faire face. Les cinémas et librairies qui font déjà face à la terrible concurrence du cinéma chez soi, comme Netflix, ou des librairies en ligne, comme Amazon, impropres à permettre une distanciation sociale suffisante ne pourraient plus se maintenir. Sans doute aussi les restaurants, bars et boîte de nuit, pourtant moins à même d’être « digitalisés » pourraient-ils voir leur clientèle diminuer et leur pouvoir d’attraction baisser.

    Luxe

    Les secteurs qui sortiront gagnants de la crise.

    A l’inverse, les secteurs industriels qui, d’une manière ou d’une autre, concourent au « rester chez soi » ne pourraient, eux, que prospérer. Ce sont, bien entendu, les industries high tech, quelles qu’elles soient et quels que soient les domaines d’activité concernées (des services financiers à la simple vente en ligne) qui, en permettant le travail ou l’achat à distance, encouragent le retour au foyer. Mais ce sont aussi des industries plus traditionnelles comme celles du bâtiment, ou toutes celles impliquées dans l’aménagement intérieur, qui, parce que liées à la maison, ne manqueraient pas de s’accorder avec le confinement domestique. D’autres encore, qui parce qu’elles privilégient le bien-être individuel dans l’enclos familial, comme tout ce qui concerne la balnéothérapie, seraient amenés à se développer plus encore qu’elles ne l’ont fait jusqu’alors.

    Les industries de la mode présentent, elles, un cas quelque peu particulier. Si la mode s’exerce prioritairement dans un espace public, elle pourrait souffrir d’un repliement dans la sphère privée, mais elle pourrait également en bénéficier. D’une part parce que la distanciation pourrait relancer le désir de s’habiller et de paraître, de séduire aussi, et d’autre part parce qu’elle pourrait se développer dans un domaine, celui du vêtement d’intérieur, où elle peinait à s’établir.

    A l’inverse, les secteurs industriels qui, d’une manière ou d’une autre, concourent au « rester chez soi » ne pourraient, eux, que prospérer.

    En outre, dans sa déclinaison de luxe, la mode ne pourrait que bénéficier du confinement et de la distanciation. Ne serait-ce que, tout d’abord, parce que l’angoisse de mort détermine la consommation de produits de luxe, comme l’extraordinaire afflux dans les boutiques Hermès, de New York après le 11 septembre, de Tokyo après le tsunami quelques années plus tard, de Paris après les attentats du Bataclan ou tout récemment en Chine avec le coronavirus le montre bien. Mais aussi car le luxe s’accommode bien à la fois de l’enfermement domestique et de la mise à distance.

    Si l’on se place sur un plan économique global, il est facile de voir, dès lors, quelles pourraient être les recompositions à l’œuvre. Sans doute ici à nouveau la crise du coronavirus ne peut que confirmer des tendances profondes. Loin de mettre un frein à la globalisation, elle consacre, à l’évidence, celle-ci et elle accélérera, par conséquent, l’accession de la Chine au rang de première puissance mondiale plus rapidement encore que prévu, parce que, sans même avancer d’autre considération plus particulière, entrée dans la crise la première, elle en est sortie aussi, moins touchée, la première et a pu conquérir de nouveaux marchés. Et elle manifestera un affaissement important des Etats-Unis, pour les raisons inverses, mais que la guerre commerciale ouverte précédemment annonçait déjà. Enfin, elle mettra en évidence une relative stagnation des pays européens, permettant peut-être un rebond plus rapide à ceux qui, comme l’Italie, ont été les premiers à la subir et à la traverser.

    Frédéric Monneyron

     

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