Entretien: Emmanuel Francq “Miami Vice: série has been ou série mythique?”

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Deux flics à Miami

Fin connaisseur des séries des années 1980 et de l’histoire du cinéma (et en particulier du film noir), Emmanuel Francq est l’un des meilleurs spécialistes francophones de la série télévisée Miami Vice (Deux Flics à Miami, 1984-1989), série dont le cinéaste Michael Mann a été le producteur exécutif et qui a marqué l’histoire de la télévision. Auteur d’un livre de référence inédit en français (à paraître), il a rédigé de nombreux articles sur cette série et a réalisé l’ensemble du dossier critique des 111 épisodes pour le site Le Monde des Avengers. Plus récemment, il a participé au livret de la réédition en France de la série en coffret intégrale Blu-Ray chez Elephant Films (2018). Avec trente ans de recul, et à l’heure où les séries connaissent un développement sans précédent, qu’a apporté cette série au monde de la télé et de la pop culture en général ?


 

Henri de Monvallier : Je crois savoir que tu as un souvenir très précis de la première fois où tu as regardé un épisode de Deux Flics à Miami. C’était l’épisode 3 de la saison 1 : « Cool runnin’ ». Tu peux nous raconter ?

Emmanuel Francq : Oui, tout à fait. C’était un mercredi soir d’octobre 1985, dans ma chambre (un vieux grenier retapé) et sur un vieux poste en noir et blanc. En Belgique, on a eu la chance de découvrir la série un an avant la France. Je captais mal la RTBF (1ère chaîne francophone du service public) et l’image « sautait » parfois mais quand j’ai vu le montage de la séquence de poursuite en camionnette au début, wow ! Même dans de mauvaises conditions de visionnage, il y a des séries qui vous marquent à vie et là, j’ai tout de suite accroché par le côté clip vidéo et la bande son rock, fan de cette musique avec une préférence pour Sting et Springsteen. Quand France 2 (Antenne 2 à l’époque) l’a diffusé, je l’ai revu en couleurs et sur poste connecté au câble et là, c’était encore mieux que ce que je soupçonnais ! Un sens des couleurs, du montage, des personnages attachants et un univers de danger, que du plaisir ! Gamin, j’ai commencé par regarder des westerns et des vieux films noirs et je trouvais que la série reprenait bien cette ambiance « noire » avec ses rues mal éclairées et son Miami nocturne inquiétant. En tout cas, ça ne ressemblait à rien de ce que j’avais vu. Quelques mois plus tard, j’ai découvert le pilote qui, pour des raisons de droits, était resté inédit à la télé et louable uniquement en vidéoclub et je ne voulais pas rapporter la cassette, le revoyant en boucle ! C’était encore plus fort avec le double épisode de la saison 2 se passant à New York : « Le retour du fils prodigue », là j’étais encore plus bluffé, voyant que la série évoluait vers encore plus d’esthétisme et la musique entêtante de Jan Hammer, très très fort !

Henri de Monvallier : J’ai l’impression que, plus de trente ans après la fin de la série, sa réception demeure ambiguë. Certains la jugent kitsch, voire carrément ringarde (pour des raisons dont on pourra reparler). Mais quand tu regardes les commentaires des vidéos YouTube avec des extraits de la série, tu sens quand même une certaine nostalgie et je suis frappé par une expression qui revient souvent : « The greatest cop show ever ». Subjectivement, j’ai plutôt tendance à me rallier au second avis. Mais la vérité n’est-elle pas entre les deux ?

Emmanuel Francq : Oui, mais la vérité ne se trouve pas ailleurs si on fait un clin d’œil à X-Files, dont Miami Vice a un peu été le précurseur avec sans doute son plus mauvais épisode durant la saison 4 (Missing Hours, épisode 7). Je pense que la mauvaise perception vient du fait que beaucoup de gens ont un souvenir d’une série bling bling à la sauce clip vidéo (avec ses longues séquences sans dialogues au son de tubes rock pop reggae) alors qu’elle dénonçait cette tendance, certes de façon ambigüe, en montrant qu’en définitive le crime ne paye pas. Les bad guys finissent mal et ce ne sont pas leurs voitures, yachts et comptes en banque qui les sauvent. Kitsch et ringarde sans doute parce que, de nos jours, les couleurs pastel et les vestons stylés ne sont plus à la mode ; mais, à l’époque, c’était totalement novateur. A mon humble avis, l’étiquette « The greatest cop show ever » fait surtout référence au fait que la série a bouleversé les codes visuels télé en vigueur. Le duo Crockett et Tubbs et leurs voitures ont aussi été pour beaucoup dans le succès de la série.

Deux flics à Miami

Henri de Monvallier : L’émission de France Inter consacrée aux séries (« Une heure en séries ») a proposé durant sa saison 2019-2020 un classement des « Vingt meilleures séries de tous les temps » par les chroniqueurs de l’émission ainsi qu’un Top 10 des auditeurs : il y avait de l’incontestable (The Avengers/Chapeau melon et bottes de cuir en n°1 pour le Top 20, par exemple) et du très contestable (Ma Sorcière bien aimée dans ce même Top 20, sympathique mais tout de même très oubliable) ; Miami Vice ne se trouvait dans aucun des deux tops. N’est-ce pas étonnant pour une série qui a autant marqué la télévision ? Est-ce le signe qu’elle aurait déjà été oubliée malgré la sortie récente du coffret Blu-ray remasterisé ?

Emmanuel Francq : Un classement de séries est par essence souvent subjectif. Les personnes de France Inter qui ont fait cette sélection sont sans doute des quinquagénaires (comme moi) ayant connu leurs premiers « émois » télévisuels avec Chapeau melon et bottes de cuir et Ma sorcière bien aimée, régulièrement diffusés en France dans les années 60 et 70. Sans rien enlever aux qualités de ces deux séries, je préfère des séries comme Les Mystères de l’Ouest et Mission : Impossible. Pourquoi ? Parce que ma grand-mère m’a mis devant la télé à 7 ans pour regarder l’émission mythique Samedi est à vous. Je l’en remercie infiniment puisqu’à ce jour ma passion est née de là et reste intacte. Le hasard a fait que je suis tombé sur ces séries plutôt que sur John Steed et la sorcière. Ensuite, ces séries ont acquis, au fil des ans, une patine vintage et un cercle de fans de plus en plus élargi, surtout pour Chapeau melon. On voit d’ailleurs cette nostalgie des années 60, critique cependant, se développer dans des séries comme Mad Men. Miami Vice a peu été rediffusée sur les chaînes depuis les années 80/90 et souffre d’être ancrée dans les années 80, moins glamour que les 60’s. Enfin, elle a sans doute rebuté pas mal de gens pour son côté poseur et son style sans substance, régulièrement mis en avant par les critiques. Les premiers épisodes, très bons, souffrent quand même d’un petit coup de vieux avec les vestons et les épaulettes typiques des années 80.

Emmanuel Franck

Henri de Monvallier : Tu défends l’idée, avec un certain nombre d’autres, que la vraie rupture qu’introduit Miami Vice dans l’histoire des sériées télévisées est d’introduire pour la première fois dans une série un langage de type cinématographique. Pourrais-tu développer ce point ? Quel était le langage des séries télé en termes d’image, de musique et de mise scène avant Miami Vice ? Ne pourrait-on pas dire que cette rupture avait déjà (au moins partiellement) été réalisée par The Avengers dès les années 60, une série aussi (voire plus !) mythique que Deux Flics à Miami ?

Emmanuel Francq : Bien sûr que Brian Clemens, génie derrière Chapeau melon et bottes de cuir, avait déjà privilégié les cadrages étranges, les scènes de cauchemar et autres effets visuels qui font penser au formidable film Citizen Kane (1940) d’Orson Welles, souvent classé comme le meilleur film de tous les temps. Mais les Anglais savent y faire, bien mieux que les Américains. Même aujourd’hui, une série policière centrée sur une unité anti-corruption comme Line of Duty marque par son écriture particulièrement brillante et son interprétation sans failles. À l’époque, les séries américaines se tournaient à la va-vite, le directeur de la photographie ne faisait pas particulièrement attention à bien éclairer les décors et les acteurs. Pour brillante qu’elle soit, une série comme Columbo reflète cela où les fronts des acteurs sont luisants et réfléchissent le spot qu’on leur a mis dans la tronche. Les montages étaient aussi assez plats, avec de banals champs-contrechamps, peu de cadrages recherchés et encore moins de travellings par économie de temps et d’argent. J’adore une série comme Starsky & Hutch où l’on retrouve déjà Michael Mann sur quelques scénarios et même Edward James Olmos dans un épisode (Lieutenant Castillo dans Miami Vice), mais c’est une horreur en termes d’éclairage, de couleurs et d’habillement. Même des séries « technologiques » fort plaisantes comme K2000 (1982-1986) montrent des acteurs mal habillés et des couleurs mal assorties. Miami Vice a marqué un tournant en ce sens qu’elle refusait les tournages mal éclairés, les montages plats et les « sales gueules » de service (les mêmes acteurs jouant les méchants dans diverses séries). Quand on voit la série par rapport à d’autres « cop shows » de l’époque comme Rick Hunter Inspecteur choc (1983-90, efficace mais très basique), on voit toute la différence entre un produit télé et un produit télé aux qualités cinématographiques. Michael Mann n’était pas encore très connu mais c’était déjà un homme de cinéma avec Le Solitaire (1980) et le très esthétisant La Forteresse noire (1983). Mann est un homme très cultivé, notamment en culture musicale, et la grande révolution de Miami Vice, plus encore que le langage cinéma utilisé, était de mettre la musique au service de l’histoire. La série utilise les tubes pour faire progresser le récit et tout ça, sans dialogues. C’était très innovant à l’époque. Son montage presque épileptique a aussi marqué les séries. Mann le dit : il n’a rien inventé et s’est inspiré du montage du cinéaste russe Sergeï Eisenstein qui remonte à 1938. Il a eu le culot d’essayer ça avant tout le monde et ça a marché.

Deux flics

Henri de Monvallier : Miami Vice tire son originalité et sa puissance émotionnelle de l’hybridation de trois genres : le clip vidéo (les fameux « MTV cops »), la série policière et le film noir. Dans sa préface à Sanctuaire (1931) de Faulkner, Malraux parle de « l’intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier ». Peut-on dire que Deux Flics à Miami pourrait se définir comme l’intrusion du clip vidéo et du film noir dans l’univers (très codifié déjà dans les années 80) de la série policière ? Comment ces trois niveaux s’articulent-ils dans la série et comment jouent-ils ensemble ?

Emmanuel Francq : Oui et non. Oui, car la série emprunte aux codes du film noir (rues mal éclairées, ambiance nocturne, femmes fatales, etc.) et les pousse vers une noirceur assez inhabituelle pour une série grand public. Michael Mann ne voulait pas trop révéler sa recette, mais son but – et il l’a dit – était de montrer qu’on peut être riche mais que tout cela mène vers une mort brutale. Non, car le genre policier n’était qu’un prétexte pour attirer le grand public. Les vrais personnages de la série, ce sont la ville de Miami, la musique électronique de Jan Hammer (l’âme de la série serait-on tenté de dire) et le duo de flics Crockett & Tubbs. Les intrigues policières passent au second plan pour laisser le spectateur profiter pleinement de l’instant présent, ressentir les émotions de la scène comme les protagonistes à l’écran. Alors, certains ont dit que c’était creux et vide de sens. Tout dépend de la sensibilité de chacun. Qu’on aime ou pas Don Johnson ou Olmos, ils sont costauds comme acteurs, parce qu’ils arrivent à nous faire passer toute une série d’émotions très fortes, très souvent sans dire un mot. La série s’est toujours défendue d’être un clip vidéo à la sauce policière, et c’est vrai. Comme je l’ai dit, la musique sert à faire avancer le récit et à illustrer le ressenti des personnages face à leurs doutes, par exemple quand Crockett se résout à l’abandon d’Arielle Dombasle au son du superbe Cry de Godley & Creme dans Definitely Miami (saison 2, épisode 12). Par rapport à l’articulation des trois niveaux dans la série, la série part d’abord de la noirceur du monde et nous plonge au cœur des ténèbres des divers trafics (la drogue, mais aussi les armes et même les bébés), illustre les états d’âme des personnages par des chansons rock, connues et moins connues, où les paroles font écho à ce qu’ils vivent ; et le genre policier sert de cadre de référence avec l’éternel affrontement du bien contre le mal où domine une certaine ambiguïté (les flics ressemblent aux criminels dans leurs gestes et dans leurs vêtements). Des personnages comme le bookmaker Albert Lombard (Lombard, saison 1, épisode 22) nous apparaissent aussi sympas qu’un vieil oncle qui nous emmène au cinéma et manger une glace. Le trouble naît d’autant plus quand on sait que son interprète, Dennis Farina, a été un vrai flic de la brigade criminelle de Chicago pendant 15 ans !

Deux flics

Henri de Monvallier : Les historiens du cinéma parlent de « western crépusculaire » pour désigner les westerns post-Leone qui mettent en scène des cow-boys fragiles, vulnérables, souvent en situation d’échec et qui ont un rapport ambigu au bien et au mal (le premier du genre est sans doute L’Homme des hautes-plaines de Clint Eastwood, 1972). Peut-on dire que Miami Vice représenterait quelque chose comme la « série policière crépusculaire » dans la mesure où Crockett et Tubbs, loin d’être des héros invincibles, sont souvent en échec par rapport à la corruption et à la criminalité et que le happy end est loin d’être systématique dans la série, souvent considérée à juste raison comme très noire (au double sens du film noir et du désespoir tragique) ? Par ailleurs, la série, qui repose sur le thème de l’infiltration, pose de façon constante le problème de la porosité des frontières entre le bien et le mal.

Emmanuel Francq : Oui, on pourrait dire ça, même si je pense que la série échappe à toute forme d’étiquette. Au fond, il s’agit d’une série dramatique et pas vraiment policière, comme l’a souligné Don Johnson à l’époque. Nous suivons les drames de tous les protagonistes de la brigade : Crockett a divorcé, Tubbs perd son grand amour tout comme Castillo, Gina est malheureuse sentimentalement et se fait violer à deux reprises. Même le facétieux Switek doit vivre une terrible tragédie dans la saison 3 (on ne dira pas laquelle pour ne pas « spoiler »). La force de la série reposait avant tout sur des histoires qui finissaient mal, où les flics n’arrivaient pas à stopper le méchant et ce, dès le pilote, avec le trafiquant Calderone. Dans No exit (saison 1, épisode 7), la dernière image de l’épisode fige le visage de Crockett hurlant « Nooooonnnn ! » alors qu’une épouse battue décide de faire justice elle-même parce que son mari (Bruce Willis) la bat et est protégé par des forces obscures du gouvernement américain. Quand on voit l’incurie de la justice dans nos pays et les nombreuses erreurs judiciaires au pays de l’Oncle Sam, la série fait plutôt preuve de réalisme en montrant que, dans la vie, on ne gagne pas à tous les coups et que le fric pourrit tout. Beaucoup de scènes commencent et se terminent la nuit, ce qui renforce de fait le côté crépusculaire où la mort surgit sans prévenir (cf. le formidable Evan, saison 1, épisode 21).

Par rapport à la porosité des frontières entre le bien et le mal, ceux-ci cohabitent avec une certaine ambiguïté, puisque les « bons » ressemblent aux « méchants » : les flics s’habillent comme les trafiquants et dans les scènes de commissariat, on ne les voit jamais en uniformes de flics (Crockett et Tubbs en tous cas) ou en jeans et baskets (comme Starsky & Hutch). Ce qui a poussé certains critiques à écrire que la série « glamourisait » la vie de trafiquants. Pour moi comme pour d’autres, ces vêtements étaient surtout une couverture destinée à séduire les criminels. Sinon, ce serait aussi ridicule de penser que tous les mecs bien sapés sont des trafiquants. On peut certes se poser la question, mais l’aspect le plus intéressant était justement de se demander, en tant que spectateur, à la fin de chaque épisode : « Quand Crockett et Tubbs vont-ils basculer de l’autre côté pour devenir ripoux ? » La réponse est qu’ils possèdent une force morale qui les rend incorruptibles. Durant leurs enquêtes, ils croisent des flics corrompus, mais eux gardent leurs valeurs et leur droiture. À la fin de la saison 4, pour relancer les audiences en chute libre, les scénaristes transforment Crockett en impitoyable baron de la drogue, mais ce n’était qu’en raison d’un accident l’ayant rendu amnésique. Il retrouvera le droit chemin ensuite, mais au prix d’un difficile parcours thérapeutique. Je pense qu’au-delà des apparences, la série nous dit que le bien et le mal se confondent souvent et qu’il nous appartient de résister ou non au côté obscur. Mais, plus encore, la vraie question au centre de la série était de savoir si la structure morale de la société pouvait rester intacte avec l’afflux massif de drogue (délirant à l’époque, voir la série Narcos), véritable « ennemi intérieur » corrompant les corps et les âmes de la jeunesse. Les flics étaient le dernier rempart, mais leurs enquêtes finissaient souvent mal et dans une ambiance mélancolique.

Emmanuel Franck, Miami Vice

Henri de Monvallier : On a parfois le sentiment que, quand les personnages, dépassés, ne peuvent plus agir, ils transfigurent leur échec et leur désespoir en contemplation esthétique méditative. Je pense par exemple, entre beaucoup d’autres, à la belle séquence « Madness of it all » dans la saison 4 (épisode 11) où Crockett traverse Miami de nuit au volant de sa Ferrari et regarde, impuissant, les trafics, la prostitution, etc. se dérouler sous ses yeux avec en fond la chanson des Ward Brothers. On a l’impression d’une lutte sans fin et sans issue (« No exit », comme dit le titre d’un épisode de la saison 1) et les personnages se disent souvent « À quoi bon ? ». Cette dimension contemplative voire méditative qui transfigure l’échec en expérience esthétique n’est-elle pas au fond ce qui caractérise le mieux la série ?

Emmanuel Francq : En effet, les policiers essayent de noyer leur mélancolie sous forme de rêverie éveillée, car la réalité est horrible à vivre. Dans Streetwise (saison 3, épisode 10), Crockett et Tubbs pensent avoir retiré de la rue une jeune prostituée. A la fin, on les voit conduire leur Ferrari et, au détour d’une rue, sans qu’ils la croisent, qui retrouve-t-on à nouveau sur le pavé ? La série montre effectivement que cette lutte contre le crime constitue un éternel recommencement. De fait, les chances de réussite du bien sont trop ténues. Et quand réussite il y a, elle n’est qu’éphémère. Pour moi, la plus belle scène méditative reste celle de Nobody Lives Forever (saison 1, épisode 20) quand Crockett, seul sur son bateau dans la baie de Biscayne, revoit dans sa tête les images de Tubbs, le visage tuméfié, suivies du regard désapprobateur du lieutenant Castillo. Le montage s’accélère et les gros plans de Castillo se font de plus en plus durs, le tout au son de la musique « Heartbeat » de Red 7 (pas le tube de Don Johnson, Red 7 s’entend aussi dans le thriller Manhunter / Le Sixième sens de Michael Mann, en 1986). J’aime énormément aussi « The Talk » de Jan Hammer où les deux flics se trouvent à l’intérieur de la station essence, dans Evan (saison 1, épisode 21). Mais, là, il y a des dialogues. Cela dit, la force émotionnelle de cette scène, même 35 ans plus tard, reste intacte. On regrette qu’il n’y en ait pas eu d’autres ensuite.

Henri de Monvallier : Dans la mesure où cette dimension d’échec et aussi cette dimension contemplative (donc « féminine ») est inscrite au cœur de la série, n’est-ce pas un contresens total de faire de Miami Vice une série machiste qui fait l’apologie du mâle viril triomphant et invincible, comme on l’a fait parfois ?

Emmanuel Francq : Si, tout à fait. Dans les scènes de doute ou quand il sauve des enfants ou des femmes en détresse, Crockett nous montre toute sa sensibilité ; et c’est très fort, car il faut oser, pour l’époque, être perçu comme un macho et finalement se révéler quelqu’un de très doux. Don Johnson s’est mis en danger en faisant ça, il a risqué de se discréditer en montrant sa sensibilité, mais, au contraire, cela a rendu le personnage d’autant plus attachant si l’on met de côté l’aspect « m’as-tu-vu » assez déplaisant qu’il projette en infiltration. Le mieux est de laisser la parole à Don Johnson qui a parfaitement résumé toutes les nuances de son personnage : « C’est très difficile de séparer le personnage de soi, surtout quand un personnage partage les mêmes sensibilités que moi. Je pense comme Crockett. Nous partageons un aspect extérieur très dur et un esprit sarcastique qui, je pense, cachent un intérieur très idéaliste, tendre et gentil. » (cité par Suzanne Munshower, Don Johnson : an unauthorized biography, mars 1986, a Signet book, New American Library, p. 120). C’était une série de mecs, et, vu le contexte de l’époque, avec les traders de Wall Street qui se prenaient pour Dieu, il ne fallait pas trop de sensiblerie au risque de s’aliéner une partie du public. Au début du Loup de Wall Street (2013) de Martin Scorsese, à qui s’identifie le personnage de DiCaprio ? A Crockett et sa Ferrari.

Henri de Monvallier : En plus du procès en machisme, on a fait un procès en racisme de la série. Tu m’avais même montré un article là-dessus, dont je veux bien que tu rappelles la référence. L’argument consiste en gros à dire que les méchants dans la série sont très souvent des étrangers (Jamaïquains, Latinos, etc.). Que répondre à ça ?

Emmanuel Francq : C’est un article écrit par Jon Stratton et intitulé « Michael Mann’s Miami Vice protecting white America in the 1980s », Curtin University of Technology, Australia, Television & New Media, volume 10, numéro 2, mars 2009. En gros, l’auteur dit que la série est raciste parce qu’elle dépeint des hispaniques ou des gens venus d’Amérique latine comme de sombres crapules ou des trafiquants en tous genres. Pour outrancier que soit son propos, le film Scarface (1983, un an avant le début de Miami Vice) décrit une réalité sociologique de l’époque avec des « drug lords » comme Tony Montana. C’était une époque de dingues, où l’afflux de drogue était immense et où les gens « embrassaient en permanence le miroir ». Sans partager son opinion, je ne vois pas ce qu’il y a de raciste à montrer cette réalité des années 80 : de nombreux trafiquants venaient de Cuba, de Colombie, du Pérou, de Bolivie, d’Haïti et d’ailleurs. C’étaient aussi les pays d’origine des drogues. Il y avait certes quelques trafiquants blancs, mais les gros barons de la drogue étaient des types du genre de Pablo Escobar. Certains hurlent au racisme, mais oublient que la série montre aussi des personnages positifs issus des minorités dans la police (Tubbs, Castillo, Gina Calabrese, Trudy Joplin), chez certains protagonistes au fil des épisodes (d’honnêtes travailleurs ou sportifs) et chez les indics (malgré leurs petits trafics et escroqueries, Izzy Moreno et Noogie Lamont nous sont très sympathiques). Dans la saison 4 (Badge of Dishonor , épisode 18), on voit une flic ripou se servir du fric pour aider des sans-abris et des laissés-pour-compte. La série joue l’ambiguïté et nous interroge sur le sens du bien et du mal qui s’entremêlent souvent, comme dans la vie.

Deux flics, Miami Vice

Henri de Monvallier : Après le machisme et le racisme, continuons sur les préjugés qui entourent Miami Vice avec l’homophobie : cette série « virile » qui mettrait en scène de « vrais mecs » seraient hétérocentrée et donc à ce titre homophobe. Pourtant, il me semble que jamais les personnages homosexuels ne sont présentés de façon dépréciative dans la série et qu’un épisode comme Evan dans la saison 1 a été pionnier sur le thème de l’homophobie dès 1985. Qu’en penses-tu ?

Emmanuel Francq : Je pense même en fait que la série était « gay friendly ». Dans Evan, on explique avec finesse une réalité tabou de l’époque en jouant la carte de l’émotion, et le résultat est très fort, comme je l’ai déjà souligné plus tôt. Au début de l’épisode Out where the buses don’t run (saison 2, épisode 3), on voit des gays en t-shirt moulant en train de rire sur le front de mer de Miami Beach. Ils sont là et cela paraît aussi naturel que de voir les autres passants ou les petites vieilles assises sur les bancs. Dans le premier épisode de la saison 2 (The Prodigal Son), qui se déroule à New York, Crockett et Tubbs parlent à des indics dans une boîte de nuit. Ces indics sont des travestis ou des transsexuels, ce n’est pas très clair. Mais ils leur parlent normalement, et pourquoi pas ? La série a le bon goût de ne pas nous montrer des « grandes folles » maniérées parlant comme des femmes. Même si on n’en a pas de trace écrite, je pense que cet aspect était voulu par Don Johnson. Quand il était plus jeune, il était très mince et quasiment androgyne. Pour survivre, il a même posé nu dans une revue gay. On est dans le show business, il ne faut pas s’aliéner une partie du public, gay ou pas. Tout est question de succès. De 1970 à 1984 (date de début de la série après des années de galère pour percer), Johnson a croisé toutes sortes de gens dans les fêtes d’Hollywood, des Doors à Jimi Hendrix en passant par des acteurs comme Sal Mineo (amoureux de lui et déjà de James Dean dans La fureur de vivre en 1955), des réalisateurs et des producteurs très certainement homosexuels. Il a mis son expérience dans le personnage et ne s’est pas montré anti-homo, c’était malin. N’oublions pas qu’à l’époque, les groupes de pression gays aux Etats-Unis étaient très puissants (et le sont toujours). Quand la chanteuse Donna Summer a pris publiquement position contre eux, sa carrière a été reléguée aux oubliettes.

Henri de Monvallier : En fait, Miami Vice, loin d’être une série « de droite », reaganienne ou conservatrice, peut être vue comme une série plutôt « progressiste » ou « de gauche », notamment si on regarde les épisodes consacrés à la politique internationale… C’est aussi une série qui ne cache pas les problèmes sociaux et les déterminismes sociaux qui produisent la délinquance : on n’en reste pas toujours aux luxueuses villas qui ont fait la marque de fabrique des enquêtes de la série, non ?

Emmanuel Francq : De fait, la série nous montre souvent – et ce, dès ses débuts – des scènes se passant dans des hôtels abandonnés ou des squats. De l’art déco mis en avant au début, les dernières saisons osent les couleurs terre (d’abord bannies par Michael Mann) et osent montrer l’architecture méditerranéenne de type hispanique, très présente aussi à Miami. Un des épisodes les plus forts sur la décrépitude engendrée par la drogue reste The Good Collar (saison 3, épisode 5) où des hommes de main d’un caïd de la drogue (un ado !) tabassent un camé dans une ruelle devant les yeux effarés d’enfants, témoins de la scène. Même chez les riches, on sombre dans la drogue, car papa ne montre pas son amour, comme l’illustre Little Prince  (saison 1, épisode 11). Ou bien on est blanc, jeune et on veut se faire beaucoup de fric et vite, mais ça tourne mal, comme dans Milk Run (saison 1, épisode 12). La série illustre à plusieurs reprises que le mal rôde, quel que soit le milieu social ; il appartient à chacun d’y succomber ou de le refuser, quitte à en payer le prix fort. Michael Mann l’a souligné : « Nous faisons ce que personne d’autre ne fait. Je ne connais pas de séries qui ont évoqué les problèmes du Tiers Monde, la pauvreté, la faim, le Nicaragua, le viol, de la manière dont nous l’avons fait. » (cité par Michael Winship dans l’excellent livre Television, 1988, Random House Inc., p. 106). A l’époque, c’était tout à fait vrai.

Deux flics

Henri de Monvallier : Le succès de la série a reposé en grande partie, en plus de la musique et de la mise en scène, sur le charisme de son interprète principal, Don Johnson, qui, quasiment inconnu, a acquis une célébrité planétaire grâce à son rôle de Sonny Crockett. Malgré cette immense célébrité, il est ensuite largement retombé dans l’oubli et n’a pas eu une grande carrière au cinéma. On a pu dire que le rôle de Crockett lui avait collé à la peau. Pourtant, je pense à George Clooney qui a eu aussi son rôle de Doug Ross dans Urgences pendant cinq ans (comme Don Johnson avec Crockett), rôle qui lui a bien collé à la peau de 1994 à 1999. Pourquoi a-t-il, lui, réussi une carrière au cinéma que Don Johnson (qui a pourtant du talent) n’a pas pu réussir ?

Emmanuel Francq : Cela tient à plusieurs facteurs qu’on pourrait qualifier par la formule « être là au bon endroit au bon moment ». Savoir se vendre via un bon agent artistique est aussi une clé de la réussite, car le talent, hélas, ne suffit pas. Johnson aurait dû devenir une star du calibre d’un Tom Cruise. Comme lui, il a commencé dans une mièvre comédie (The Magic Garden of Stanley Sweetheart en 1970 et Cruise dans Risky Business en 1983). Mais les critiques ont descendu le film et Johnson a commencé à déprimer et à sombrer dans la drogue et l’alcool. Pourquoi ça a marché pour Cruise et pas pour Don Johson ? Allez savoir. Ensuite, il a joué dans de nombreuses séries connues à l’époque comme Les Rues de San Francisco ou Kung Fu, mais rien qui le propulse en avant. Il espérait décrocher le jackpot chez le producteur Glen A. Larson en jouant dans la série originale Battlestar Galactica (1978) puis K2000, mais la production a finalement choisi de le remplacer par d’autres acteurs. Pour se consoler, il allait boire une bière avec son copain Tom Selleck (excellent acteur aussi qu’on ne pourrait résumer rien qu’à Magnum – voir absolument ses téléfilms Jesse Stone – et qui n’a pas fait non plus une grande carrière cinéma). Ensuite, oui, c’est vrai, le personnage lui collait sans doute trop fort à la peau comme Starsky & Hutch, Kojak ou Mulder dans The X-Files. Johnson reste génial dans les rôles ambigus comme dans les très bons thrillers Hot Spot (1990) et L’avocat du diable / Guilty as sin (1993). Mais ses films n’ont pas rameuté les foules et, à Hollywood, si vous ne rapportez pas vite du fric, les producteurs ne font plus appel à vous. Il a tenté autre chose après Miami Vice (dont un remake passable du Grand chemin avec Anémone et Bohringer : le film s’intitule Paradise), mais, souvent, le public n’aime vous voir que dans un seul rôle et, pour lui, c’est celui du flic. Après être retombé dans ses travers, il a retrouvé le succès avec une série policière assez classique, Nash Bridges (1996-2001), une sorte de Crockett moins sombre et avec plus d’humour. On l’a encore vu dans le film À couteaux tirés, en 2020 : en mari veule, il jouait un second rôle, mais on s’en souvient. Dans le cas de Clooney, son personnage était relativement oubliable, car il jouait dans une série chorale avec de nombreux personnages – et Urgences se centrait surtout sur les Docteurs Carter, Benton et Greene. Donc il a pu décoller ensuite, mais ses films n’ont jamais cassé la baraque. Depuis qu’il est devenu milliardaire en vendant une marque de tequila, on n’en entend plus parler et tant mieux, parce qu’il y en a marre de ses pubs pour une marque de café et de ses films mineurs, pour la plupart.

 

Pour aller plus loin :

Miami Vice/Deux Flics à Miami, coffret intégrale Blu-Ray, Universal/Elephant films, 2018, 129€. Édition spéciale Fnac à tirage limité avec livret, 149€.

Site de Benoît Gaudin : www.deuxflicsamiami.fr [le site Internet francophone de référence]

Dossier d’Emmanuel Francq : https://www.lemondedesavengers.fr/hors-serie/annees-1980/deux-flics-a-miami-1984-1989

 

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