Entretien: Guillaume Cuchet “Le sentiment religieux au XIXe siècle”

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    Religieux

    L’historien Guillaume Cuchet est spécialiste des pratiques religieuses aux XIXe et XXe siècles. Il a récemment écrit un livre intitulé Comment notre monde a cessé d’être chrétien, dans lequel il revient sur le déclin de la pratique catholique en France. Il vient aussi de publier Une Histoire du sentiment religieux au XIXe siècle, qui éclaire l’originalité des représentations religieuses de cette époque.


     

    Raphaël Juan : Qu’est-ce que le « sentiment religieux » ? Est-ce que cela a quelque chose à voir avec ce que nous entendons aujourd’hui par la notion très vague de « spiritualité », c’est-à-dire une relation intime et libre au divin, flirtant avec l’expérience mystique, qui se passe volontiers d’intermédiaires institutionnels ?

    Guillaume Cuchet : Le terme de « sentiment religieux », qui est d’usage courant au XIXe, vient d’Henri Bremond et de sa célèbre Histoire littéraire du sentiment religieux parue dans l’entre-deux-guerres. Il s’agissait d’une histoire de la spiritualité d’allure assez classique (par les grands textes), mais particulièrement soucieuse de retrouver l’expérience vécue par-delà la littérature qui l’exprimait. L’ouvrage était censé couvrir une vaste période allant « de la fin des guerres de religion à nos jours », mais Bremond n’a jamais dépassé le XVIIe siècle qui, avec le jansénisme et l’Ecole française de spiritualité, lui fournissait déjà une ample matière. Je m’inscris, en un sens, dans son sillage, mais pour une période ultérieure : les années 1830-1880, soit le XIXe siècle « romantique » ou prétendu tel, parce que c’est aussi un objectif du livre que de montrer que cette appellation, issue d’une histoire littéraire vieillie et conventionnelle, est discutable, tant dans ses contenus que sa chronologie.

    Sentiment religieux

    Raphaël Juan : Est-ce que cette émergence d’un nouvel individualisme religieux au XIXe siècle doit être attribuée en premier lieu au desserrement de l’emprise de l’institution catholique, à travers l’abandon progressif d’une pastorale culpabilisante et angoissante, ou y a-t-il d’autres raisons à l’œuvre ?

    Guillaume Cuchet : Le déclin de ce que Jean Delumeau a appelé, pour la période antérieure, la « pastorale de la peur » a compté en effet, notamment à partir du milieu du XIXe, mais pas seulement. Fondamentalement, la période a été marquée, à l’intérieur de l’incrédulité moderne issue du XVIIIe siècle et de la Révolution, par un mouvement de réaction spirituelle qui a donné naissance à toutes sortes de croyances et de pratiques hétérodoxes, en même temps qu’elle transformait en profondeur les cultes existants. Il est toujours difficile d’expliquer de tels mouvements qui procèdent de causes multiples, en l’espèce d’une sensibilité préromantique issue du XVIIIe mais transformée par le choc de la Révolution et ses conséquences au XIXe. L’intérêt d’étudier la chose à la fois dans et en dehors des cultes classiques est qu’on voit mieux, par contrastes et ressemblances, les tendances communes, par-delà les oppositions dogmatiques et institutionnelles qui demeurent.

    Raphaël Juan : On dit souvent que le XIXe siècle s’est passionné pour le Moyen Âge, à travers le romantisme des Victor Hugo, Viollet-Le-Duc, Michelet, etc. Voyez-vous la résurgence de formes « médiévales » de pratiques religieuses au XIXe ? J’entends par là sans doute un retour en force du merveilleux ou de la superstition contre quoi s’était battue, à travers un effort thomiste de rationalisation et de logique, l’Eglise catholique.

    Guillaume Cuchet : Le « médiévalisme » du XIXe siècle est plus complexe qu’il n’y paraît, en tout cas sur le plan religieux. Quand vous regardez la littérature religieuse du XIXe, par exemple vers 1860, date qui correspond au sommet séculaire de sa courbe de production, on est frappé par l’enracinement de la mentalité religieuse du temps – celui des apparitions de Lourdes si vous voulez (1858) – dans une tranche chronologique particulière qui correspond en gros aux XVIIe-XVIIIe siècles. On n’a probablement jamais autant lu Bossuet qu’à cette époque-là, en pleine période dite « romantique ». Et même plus précisément dans la première moitié du XVIIe, celle de l’« invasion mystique » étudiée par Bremond. Claude Savart avait montré dans sa thèse monumentale sur le livre religieux au XIXe que les textes antérieurs au siècle en cours représentaient à peu près 40% de l’ensemble. Là-dessus, on trouvait peu de choses sur les Pères de l’Eglise (en dehors des rééditions patristiques de l’abbé Migne), assez peu aussi sur le Moyen Âge (à quelques brillantes exceptions près : Thomas a Kempis, l’auteur de la fameuse Imitation de Jésus-Christ que Thérèse de Lisieux connaissait par cœur, saint Thomas d’Aquin, saint Bernard, saint Bonaventure), mais surtout du XVIIe-XVIIIe siècles post-tridentin, dont beaucoup de jésuites. Moyennant quoi il est certain qu’au milieu du XIXe, à côté de cette littérature demeurée plus classique qu’on ne le croit, émergent de nouvelles formes de piété, plus sentimentales et populaires, qui renouvellent profondément les croyances, et contre lesquelles vont se définir, à partir des années 1860, les nouvelles générations rationalistes.

    Purgatoire, religieux

    Raphaël Juan : Le spiritisme, que vous qualifiez de première importation culturelle américaine en Europe, a eu un succès considérable dans les couches bourgeoises de la société française. Il ne se sépare pas franchement du christianisme et l’Eglise ne le rejette pas directement au départ. Est-ce que vous pouvez revenir sur le succès populaire du spiritisme ? A-t-il failli remplacer le catholicisme comme première pratique religieuse des français (si tant est que ce soit une religion, puisqu’on pouvait peut-être rester catholique et pratiquer le spiritisme) ? Pouvez-vous également nous parler brièvement de l’influence sociale d’Alan Kardec dont la tombe est encore aujourd’hui la plus fleurie ou presque du cimetière du Père Lachaise ?

    Guillaume Cuchet : J’ai étudié le phénomène dans sa phase de plus grande popularité, sous le Second Empire, où il a connu un succès formidable. On se rappelle les expériences de Hugo à Jersey, dont les procès-verbaux ont été republiés récemment dans une édition de poche complétée, mais c’est l’arbre qui cache la forêt. Tout le monde ou presque fait tourner les tables sous Napoléon III, surtout dans la phase de mode initiale, en 1853-1854. On peut faire l’expérience en ouvrant n’importe quelle correspondance de l’hiver 1853-1854 ! En France, où l’on aime faire idéologie de tout, le mouvement a pris des formes doctrinales particulières sous la houlette notamment d’Allan Kardec (pseudonyme druidique d’un auteur de manuels scolaires, Hippolyte Rivail, qui a sa statue dans une bretelle d’autoroute à Lyon). Il a publié en 1857 le Livre des esprits, qui est devenu la bible du mouvement jusqu’à aujourd’hui dans toute une partie du monde. On peut encore l’acheter en édition de poche dans les kiosques à journaux des métropoles brésiliennes !

    Raphaël Juan : Vous reprenez à votre compte les intuitions de Philippe Muray dans Le XIXe siècle à travers les âges, que vous « historicisez ». L’une de ses principales intuitions est le lien primordial entre occultisme et émergence du socialisme. Du point de vue de l’historien, est-ce que cette relation est si déterminante que veut bien le croire Philippe Muray ? Ne pourrait-on pas croire au contraire que l’histoire de la gauche se relie davantage à celle des découvertes scientifiques et donc du matérialisme plutôt que du spiritualisme ?

    Guillaume Cuchet : Oui, c’est un peu contre-intuitif à première vue et Muray est un polémiste de grand talent qui n’aide pas toujours à voir les choses froidement ; mais il y a une bonne part de vérité dans les thèses de son ouvrage. C’est sa prodigieuse et très diversifiée culture littéraire qui l’a mis sur la piste. Il n’était pas le premier d’ailleurs. Parmi d’autres, le père de Lubac, un des plus éminents théologiens du XXe siècle, avait déjà souligné les limites de la sécularisation de la gauche « quarante-huitarde » du XIXe, voire les phénomènes de franche désécularisation qu’elle avait pu connaître par moments et par endroits. Seulement, à partir des années 1860, a commencé à se produire dans ses rangs une réaction de type « néo-positiviste » qui l’a emporté sous la Troisième République et qui l’a poussée à en nettoyer les branches de son arbre généalogique pour se donner les honneurs d’une filiation rationaliste plus linéaire et plus avouable. J’ai donc voulu restituer ce moment spiritualiste de la gauche française, en amont de cette refondation philosophique rationaliste plus tardive qui pourrait nous le faire oublier. Auguste Blanqui dans sa dernière prison, après la Commune, n’a-t-il pas encore écrit un livre intitulé L’éternité par les astres ?

    Chrétien

    Raphaël Juan : Si l’occultisme a été étroitement lié à la gauche au XIXe siècle, à travers l’histoire de la franc-maçonnerie, l’idée d’émancipation individuelle et les soupçons de scientificité de pratiques occultes (médiumnité, télépathie, spiritisme, magnétisme, etc.) il semblerait qu’au XXe siècle l’ésotérisme bascule assez franchement à droite, avec des penseurs phares réactionnaires comme René Guénon (plutôt apolitique mais relevant d’une généalogie intellectuelle réactionnaire, dans la lignée de Joseph de Maistre, Bonald, etc.) ou Julius Evola (paganisme ultra-réactionnaire). Aujourd’hui les milieux de l’ésotérisme sérieux (la revue Politica hermetica par exemple) relèvent souvent d’un anticonformisme individualiste et élitiste que l’on classe plus facilement à droite qu’à gauche, avec une veine écologique bien ancrée. Comment expliqueriez-vous ce basculement ?

    Guillaume Cuchet : Il faudrait voir cela de plus près. Le monde ésotérique ou ésotérisant n’a jamais été homogène. Déjà au milieu du XIXe à Paris, on voit bien comment cohabitaient en son sein à la fois un monde assez huppé et souvent international issu de l’illuminisme du XVIIIe et des semi-intellectuels de plus basse extraction, souvent venus de la gauche quarante-huitarde, comme Kardec (auquel certains ont déjà reproché, sous le Second Empire, d’être passé de gauche à droite, ne serait-ce que pour ne pas avoir d’ennuis avec le régime). Maintenant, il est certain que la gauche du dernier tiers du XIXe, en France surtout, a philosophiquement resserré les rangs sur des base plus étroitement rationalistes, en même temps que grandissait l’influence du marxisme dans les rangs socialistes, qui allait dans le même sens, de sorte que les spéculations ésotérisantes de la génération précédente se sont mieux maintenues dans les rangs d’une certaine droite, nationaliste notamment, qui arrivait parfois de la gauche au départ. La politique n’explique pas tout dans ce domaine, mais il y a là des évolutions coordonnées, parfois de simples synchronismes, révélatrices.

    Raphaël Juan : Est-ce que vous n’avez pas eu l’impression en écrivant ce livre de parler de notre époque ? Crise de l’Eglise, bricolages religieux, individualisme, organisation sociale en club ou petites communautés, retour du New Age (on voit aujourd’hui les ravages mentaux du développement personnel bas de gamme), prévalence de l’émotion sur la raison, etc. Tout cela est très contemporain, non ? A ceci près que nous n’avons pas de Victor Hugo !

    Guillaume Cuchet : Oui, bien sûr. A bien des égards, je crois que nous ressemblons davantage à ces hommes et ces femmes du milieu du XIXe qu’aux générations plus classiquement recadrées pour ou contre la religion de la Troisième République. La demande contemporaine de « spiritualité », qui fleurit dans les rayons « librairie » de nos magasins de produits culturels de masse, a un côté très XIXe. On n’aime guère la « religion », plus ou moins synonyme pour beaucoup de dogmes, d’institutions, de contraintes, voire de crimes (pédophiliques ou autres), mais on confesse volontiers un goût pour la « spiritualité », plus ou moins perçue comme le positif de la religion, dès lors qu’on l’a expurgée de ses aspects mortifères. Plus généralement, il y a toute une tradition ésotérique ou ésotérisante, une sorte de New Age à travers les âges, qui connaît des évolutions mais qui a une continuité de longue durée, avec des phases d’inégale vitalité. Nous sommes manifestement dans une phase de hausse. Il faudrait relire ici un best-seller oublié, Le matin des magiciens de Louis Pauwels et Jacques Bergier, qui date de 1960 et qui annonçait, en un sens, la situation qui est la nôtre.

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