Raphaël Juan: “Le yoga occidental: spiritualité ou imposture?”

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    Tantrisme

    Le yoga est devenu très populaire dans les contrées occidentales. Faut-il y voir un effet de mode superficiel ou la quête d’une spiritualité authentique et d’un rapport apaisé au monde ? Raphaël Juan tente de répondre à cette question.


     

    Dans un nouvel accès de jeunesse, le yoga connait derechef le succès auprès des Français et des Occidentaux, après une première vague groupusculaire dans les années 1930 et une autre plus populaire qui a accompagné la contre-culture hippie dans les années 1970. Entre temps, les définitions du yoga se sont largement étendues et élasticisées. On l’emploie à présent à des fins mercatiques pour à peu près tout et n’importe quoi : de la gymnastique avec les chèvres en passant par la méditation digestive pouces et index joints affalés sur des chaises en plastique pour personnes retraitées, jusqu’au goût de la parure exotique ou par volonté de faire valoir le sérieux et l’efficacité holistique d’une pratique alternative qui préserve la bonne santé et accroît la « puissance » (yoga des yeux, yoga sexuel, yoga alimentaire, etc.)

    L’introduction du Yoga en Occident.

    Cette ambivalence publicitaire, désirante, et cette plasticité sont consubstantielles au yoga, y compris au yoga des origines, ne le cachons pas. Elles recoupent en ce sens la singularité religieuse de l’Inde, qui n’est pas avare de mélanges, d’intégrations, d’assimilations chatoyantes, de souplesses déconcertantes pour les esprits pécheurs par formalisme qui confondent le sérieux et le classement logique, tout en étant très profondément enracinée dans un terreau culturel dont les occidentaux peinent nécessairement à comprendre les subtilités, ce qui les engage parfois à se grimer de gestes ou d’attitudes empreintes du ridicule – la « constante tragique de l’histoire » – propre aux « initiés ».

    Le yoga est arrivé en Occident à la fin du XIXe siècle par le truchement de la colonisation britannique de l’Inde.

    Le yoga est arrivé en Occident à la fin du XIXe siècle par le truchement de la colonisation britannique de l’Inde. C’est d’abord à travers l’attrait et la curiosité pour les fakirs, des acrobates qui se donnaient en spectacle et prétendaient jouir de siddhi (pouvoirs surnaturels), fruits d’une longue pratique ou d’un don divin, que le yoga a pu entrer dans les foyers d’Occident. De façon plus savante, la découverte de bibliothèques entières, de masses d’archives qui lui étaient consacrées et qui restent à explorer ont permis une approche plus prudente et plus intellectuelle de ce phénomène qui ne cesse de nous intriguer. Dès les années 1930, de grands érudits comme Mircea Eliade, qui en a tiré sa thèse de doctorat et plusieurs livres dont le classique Le yoga, immortalité et liberté, se sont rendus en Inde pour l’étudier de façon aussi expérimentale que savante. L’Inde de ce temps, pourtant peu éloigné de nous, était encore suffisamment traditionnelle et « naïve » pour qu’un enseignement authentique, gratuit, de maître à disciple, puisse être dispensé aux rares étrangers profondément intéressés par le sujet. Cette période a été de très courte durée.

    Le yoga occidental: spiritualité ou imposture ?

    Qu’est-ce que le yoga ?

    Le yoga est une philosophie pratique, que l’on peut en ce sens rapprocher du marxisme, qui comprend plusieurs branches traditionnelles, dont quatre principales : la dévotion, la connaissance, l’ésotérisme, l’action. De façon générale, le yoga puise sa source dans un segment de la pensée indienne : le Samkhya, traduisible par « dénombrement » des modalités d’existences de tout ce qui existe. Le Samkhya est une école philosophique très ancienne, réaliste, qui entend la libération – c’est-à-dire la libération des contingences existentielles et du cycle des réincarnations – comme une réponse appropriée aux mécanismes de la matière vivante par l’exercice de la discrimination et de la sélection, comme une clarification du regard. La philosophie originelle du yoga pourrait être résumée par l’adage « on devient ce que l’on connait ».

    Le yoga a sans doute été rationalisé et encadré au début du premier millénaire de notre ère par le sage Patanjali, auteur d’une synthèse des enseignements yogiques, les Yoga-Sûtra.

    Plus tard, le yoga s’imprégnera du vedanta, le pan mystique, non dualiste et spiritualiste de la pensée indienne, ainsi que du tantrisme, qui suscite beaucoup de fantasmes et qui constitue en fait un acheminement de la matière grossière, causale, vers des formes plus subtiles de réalité. Le tantrisme est comparable à l’œuvre alchimique occidentale.

    Le yoga a sans doute été rationalisé et encadré – un débat non tranché a cours sur le sujet – au début du premier millénaire de notre ère par le sage Patanjali, auteur d’une synthèse des enseignements yogiques, les Yoga-Sûtra, qui demeure un point d’origine et un aboutissement pour toutes les grandes écoles de yoga. Même si les spécialistes combinant pratique individuelle et maîtrise scrupuleuse du sanskrit ne sont pas légion au regard l’engouement massif pour le « yoga », d’autres textes traduits en français par des savants comme Lilian Silburn ou Tara Michael approfondissent les aphorismes parfois sibyllins et toujours concis des Yoga-Sûtras : citons parmi ces textes La Centurie de Goraksa, Hatha-Yoga Pradipika, Gheranda Samhita, Shiva Samhita ou encore Spandakarika pour mieux connaître cette littérature.

    Zen yoga

    Les principes du yoga.

    Comme la phénoménologie européenne, dont Raymond Abellio aimait à dire qu’il s’agissait du yoga de l’Occident, le yoga indien incite d’abord le pratiquant à s’immobiliser et à suspendre son jugement, ses activités, son agitation, son rapport au monde et l’ensemble de ses sécrétions mentales et même physiques (arrêt du souffle, du mouvement, de la déperdition séminale, etc.). « Le yoga consiste à suspendre l’activité psychique et mentale » est le deuxième aphorisme des Yoga-Sûtra. C’est le préalable de toutes les formes de yoga : une purification du jugement et de l’action par le biais de diverses techniques gestuelles, posturales, de souffle, de concentration puis de méditation.

    Ces techniques ont pour but d’emmener l’adepte vers une mort symbolique qui se manifeste par la rétraction des sens et l’émergence de pouvoirs surnaturels (ubiquité, invisibilité), puis vers un état d’éveil permanent qui témoigne d’une sortie du cycle de l’action, le samadhi. On ne croise pas tous les matins de tels éveillés en buvant son café, c’est peu de le dire. Ici encore, la sagesse oblige à appréhender avec sens de l’humour et une prudence curieuse les miracles promis par le yoga, tels que l’immortalité (par l’inversion de l’écoulement d’amrita, l’élixir de vie, que permettraient les postures inversées notamment), une santé resplendissante, un accroissement infini de la puissance, un détachement du cours des événements, etc.

    Ces techniques ont pour but d’emmener l’adepte vers une mort symbolique qui se manifeste par la rétraction des sens.

    Les yogis ont très tôt été de bons commerciaux et le pouvoir d’auto-persuasion qu’engendre le yoga auprès de ses adeptes n’est pas le moindre de ses « miracles » !

    Notons pour clore cette brève et forcément incomplète introduction à ses principes généraux que le yoga repose sur une distinction des corps subtil (corps énergétique) et causal (corps physique), qui s’enchevêtrent et doivent être maîtrisés : les postures (les asanas) et le travail du souffle (le pranayama) permettent d’activer les énergies concentrées dans certains endroits du corps (les fameuses roues d’énergie ou chakras) favorisant l’entrée dans des états méditatifs plus ou moins poussés, selon l’effort fourni et la conjoncture du moment. On en arrive naturellement ici à l’étymologie originelle du mot « yoga », qui renvoie à l’attelage et plus particulièrement à l’attelage des chevaux. L’idée de maîtrise et de dressage de l’adepte par des exercices rigoureux et par une ascèse aussi bien physique que sociale – il s’agit comme dans le christianisme des origines de se dépouiller de toutes les entraves matérielles – est donc au centre même du yoga, qui n’a que peu à voir avec la mode du bien-être invertébré et de l’horrible coaching managérial vendus en ce moment.

    Occident yoga

    Pourquoi le Yoga plaît-il en Occident ?

    La grande question est de savoir si cette philosophie et ces techniques, telles qu’elles ont été révélées ou élaborées dans des temps très anciens puis formalisées de façon plus ou moins fidèles, ont un intérêt substantiel qui justifie que des Occidentaux, nécessairement séparés de la tradition indienne avec laquelle nous partageons toutefois une racine « indo-européenne » commune, y affectent un temps pouvant être consacré à des méthodes de concentration plus autochtones, comme la pétanque ou la prière chrétienne par exemple. Il est plus que probable qu’une acculturation à la tradition indienne et donc une prise très au sérieux des textes du yoga soit, comme beaucoup de déracinements radicaux, y compris volontaires, une gageure pour un Occidental, un signe de névrose et une déception dévoilée par le profond égocentrisme, le repli sur soi, le manque de recul qui a souvent cours dans les milieux du yoga. Mais quel milieu communautaire ne souffre pas aujourd’hui de ces tares, qui sont un véritable signe des temps ?

    Le mode de vie associé au yoga renvoie à la volonté de sortir individuellement ou collectivement de l’époque industrieuse.

    S’il est par conséquent malaisé de faire la balance des bénéfices et des écueils du yoga pour les européens qui souhaitent s’engager dans cette voie, force est en revanche de constater que son succès éclaire l’imaginaire social postmoderne tel qu’il se présente aujourd’hui. Le mode de vie associé au yoga, bien que recouvrant toute une économie lourdement quantitative, parfois manipulatrice et malhonnête, renvoie quoi qu’il en soit à la volonté de sortir individuellement ou collectivement de l’époque industrieuse, laborieuse, où l’on se perd dans la frénésie sociale, dans le « pilotage automatique » professionnel et ménager, dans la  conformation au modèle rationaliste hérité des Lumières et des principes du capitalisme d’usine tel qu’il s’est développé au XIXe siècle.

    Zen

    A la recherche de l’authentique yoga.

    Le yoga est donc à épingler aux murs du temple avec la fréquentation des monastères, des stages chamaniques, des loges maçonniques spirituelles, voire avec la fabrication du pain biologique ou de spiritueux réalisés selon des procédés alchimiques, de façon plus crétine dans l’économie du bien-être et du développement personnel également, en tout cas dans ce que Michel Maffesoli appelle la nostalgie du sacré.

    Cette nostalgie du sacré, ce souvenir enfui et onirique, cet éternel retour rejoint la conception de l’homo religiosus telle qu’elle est déployée par Mircea Eliade pour définir les élans symboliques qui ont marqués l’homme depuis la grotte : une volonté d’entrer en contact avec le sacré (la hiérophanie), la pénétration du tabou, la création.

    Cette nostalgie du sacré rejoint la conception de l’homo religiosus telle qu’elle est déployée par Mircea Eliade pour définir les élans symboliques qui ont marqués l’homme depuis la grotte.

    Ce n’est pas par accident que le yoga fait souvent bon ménage avec la pratique des arts (Yehudi Menuhin a été un élève du célèbre yogi B.K.S. Iyengar) et avec la recherche d’une compréhension méthodique des mécanismes sensibles comme le génie – pour nommer l’acmé romantique de la sensibilité – qui ne serait peut-être « qu’une » concentration de prana (énergie) matérialisé d’une façon particulière à un moment donné. On eût aimé que Nietzsche ou Hölderlin pratiquent le yoga par esprit scientifique ; hélas, on voit surtout des confinés exhiber leur « souplesse » et leur cul de plomb sur Instagram.

    Julius Evola, dans Le yoga tantrique, a bien expliqué l’orientation présente dans le cœur du yoga qui engage un dépassement de soi, l’atteinte d’une essence « surhumaine » par des exercices et une connaissance dont la pulvérisation de l’ego est la première étape. Il a également bien montré comment, à travers des allers et retours entre l’Inde et le Tibet, le yoga traçait la voie d’un polythéisme héroïque qui se marie sans peine, bien que de façon souvent superficielle, avec les valeurs et modes de la postmodernité. Si l’étude d’Evola est critiquable d’un point de vue philologique, il n’en demeure pas moins qu’elle a le mérite de forcer la main aux mièvreries et aux étalages de guimauve dont on veut faire croire que le yoga est le canal.

    Zen

    Le retour au grand tout.

    D’un point de vue empirique, le yoga amène une confusion progressive mais dangereuse avec le grand tout, et non vers une noyade pleine de petits cœurs et de larmes chaudes. Cette confusion universelle est cependant rare et le plus souvent (heureusement ?) sporadique. Plus fréquemment le yoga, ouvre de brefs états d’heureuse suspension au monde et au cours des choses qui évoquent – allez savoir pourquoi – un retour au pays natal ; cette bizarrerie psychologique propre à plusieurs formes d’états modifiés de conscience étudiés par le grand indianiste Michel Hulin dans son beau livre La mystique sauvage est appréciable lors de pratiques régulières du yoga : des états sensoriels remémorant intuitivement la vie intra-utérine se manifestent. Il a également des vertus thérapeutiques qui ne sont absolument pas négligeables et qui sont régulièrement étudiés selon les méthodes de la science occidentale.

    Le yoga a également des vertus thérapeutiques qui ne sont absolument pas négligeables et qui sont régulièrement étudiés selon les méthodes de la science occidentale.

    Enfin, avec fausse modestie, s’il ne devait rester qu’une vertu à cette discipline qui se joue sans cesse de masques et d’avatars, disons que, comme l’intestin psychique qu’est le rêve dont elle est proche (et dont une branche, le yoga-nidra, se veut un exercice d’apprivoisement), elle permet à qui le souhaite de faciliter l’élimination de ses illusions, de les transformer en symboles dynamiques et de faire de cette digestion un objet de plaisanterie.

    Le grand professeur de yoga Christian Tikhomiroff a pu écrire que le yoga était comparable à une insoutenable envie de pisser. Ajoutons que cette trivialité terminale et comique d’une ascèse, d’une hygiène quotidienne, la place dans le registre on ne peut plus actuel de la pataphysique : « Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas, comme le croient les naïfs qui prennent Jarry pour un satirique, de dénoncer les activités humaines et la réalité cosmique ; il ne s’agit pas d’afficher un pessimisme moqueur et un nihilisme corrosif. Au contraire, il s’agit de découvrir l’harmonie parfaite de toutes choses et en elle l’accord profond des esprits (ou des ersatz qui en tiennent lieu, peu importe). Il s’agit pour quelques-uns de faire consciemment ce que tous font inconsciemment. » L’arbre encore très chétif du yoga de l’Occident trouvera sa source lorsqu’il conscientisera sa nature fondamentalement pataphysique : science imaginaire, subtile, humoristique, exigeante, spontanée, acrobatique, plaisante, élitiste, thérapeutique, surhumaine, immobile… Les Yogas-sûtra sont un guide à ranger, on ne se refait pas, à la droite des Gestes et opinions du Dr Faustroll dans sa bibliothèque.

    Raphaël JUAN

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