Manifeste

MANIFESTE

 

« Une nation fatiguée des débats consent qu’on la dupe, pourvu qu’on la repose. »

Tocqueville

Être inactuel, aujourd’hui, revient d’abord à s’affranchir des modes. Une jeune génération doit éclore et bouleverser les dogmes, tout en établissant un lien avec les générations précédentes.

La vie intellectuelle se compartimente trop souvent en chapelles, en clans, en factions. Presque partout s’impose un militantisme étriqué, qui enferme les idées dans le giron préformaté des opinions admises. La pensée unique adopte des masques innombrables : chaque tribu a la sienne, qu’elle croit descendue du ciel immaculé de la vérité. L’authentique travail de réflexion assume d’autres exigences. Il se nourrit de doute et de pluralisme. Il a le goût des nuances et des chemins de traverse. Certes, on ne parle jamais de nulle part ; reste qu’on ne doit pas être l’homme ou la femme d’un seul lieu. Face aux emportements partisans, aux anathèmes et aux invectives, soyons des voyageurs curieux. Explorons tous les paysages. Ayons le sens du débat. Même si toutes les idées ne se valent pas, elles méritent toujours d’être examinées avec sérieux.

La plupart d’entre nous sommes réfractaires à la société de consommation, qui appauvrit le monde en prétendant l’enrichir ; le culte obsessionnel de la croissance sacrifie la qualité de nos existences au nom d’un idéal purement quantitatif et comptable. Mais nous condamnons aussi le collectivisme sclérosant, les dictatures folles, le totalitarisme des bons sentiments. L’égalité a besoin de liberté, comme la justice a besoin d’autonomie, pour ne pas s’abîmer dans la terreur inquisitrice des tyrans.

La plupart d’entre nous sommes cosmopolites, à la façon des humanistes de la Renaissance ; nous aimons l’échange, l’ouverture, le dialogue ; nous fustigeons les haines raciales et les délires de supériorité. Mais nous croyons aussi à la diversité des cultures, aux différences qui se complètent, à la concorde des singularités. La terre est composée d’un vaste panel de terroirs. Les individus naissent donc avec des racines autant qu’avec des ailes. Protégeons leurs héritages, et laissons-les voler.

La plupart d’entre nous sommes farouchement résolus à combattre l’égoïsme et le désenchantement. Nous voulons restaurer un monde commun où chaque citoyen se sentira solidaire de tous les autres, dans le partage mutuel d’un horizon. Mais nous savons aussi que l’harmonie n’est pas l’unisson, et que la cohésion démocratique implique le respect des compromis et des accommodements. Nous avons le souci de parler à ceux qui s’opposent à nous, parce que la contradiction qu’ils nous apportent élève nos propres croyances et contribue au dynamisme de la cité.

Nos maîtres viennent de tous les siècles et de toutes les contrées. Nous lisons Baudrillard ou Illich, Orwell ou Proudhon, Arendt ou Tocqueville, Nietzsche ou Héraclite, Lupasco ou Prigogine, Sappho ou Dostoïevski, Irigaray ou Ellul, Lasch ou Thoreau. Nous écoutons la parole de Jésus-Christ, de Moïse, de Mahomet, de Confucius ou de Bouddha, quand nous ne rejetons pas tous les dieux. Nous sommes camarades par-delà nos divergences.

Aucune ligne de ce manifeste ne saurait satisfaire la totalité d’entre nous. Il n’y a pas une formule, pas un mot que nous ne voudrions discuter, amender, remettre en cause. Pourtant, nous sommes là, ensemble. Nous tenons le cap, et nous essayons de penser.

Thibault Isabel, Directeur de publication de L’inactuelle.fr