Thibault Isabel

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Thibault Isabel sur wikipédia

Thibault Isabel, né le 29 avril 1978 à Roubaix, est un philosophe et un historien des civilisations. Il est directeur de publication de la revue en ligne L’inactuelle.

Champs d’expertise

Biographie

Thibault Isabel naît dans une famille ouvrière des Flandres et fait ses études au lycée Emile Zola, à Wattrelos, dans une ancienne ville industrielle de la région lilloise. Il poursuit ses études de littérature et de philosophie à l’Université de Lille, où il suit en particulier les enseignements de Pierre Macherey et de Catherine Kintzler. Au contact de Noël Burch, il s’intéresse aux gender studies et aux cultural studies, puis mène ses recherches sous la direction de Reynold Humphries. Il soutient en 2004 une thèse de doctorat consacrée au cinéma hollywoodien des années 1980 et 1990.

Son premier livre, Le champ du possible, est publié en 2005 aux éditions de la Méduse. Il écrit ensuite une série d’ouvrages traitant essentiellement de la crise de la modernité et du décalage entre les modes de pensée archaïques et contemporains. Il a fait paraître en 2020 un Manuel de sagesse païenne, aux éditions du Passeur, juste après avoir publié Pierre-Joseph Proudhon, l’anarchie sans le désordre aux éditions Autrement (2017), avec une préface de Michel Onfray. Plusieurs de ses livres ont été traduits en Italie et en Espagne.

Pensée

Civilisation et barbarie

Le thème principal de ses travaux porte sur l’essor du processus de civilisation à travers les âges, à partir d’une approche inspirée de Burckhardt, Nietzsche, Freud et Elias. Dans Le paradoxe de la civilisation, Isabel soutient que le monde occidental s’est structuré autour d’un système de valeurs idéaliste, véhiculé dans un premier temps par les religions du Proche-Orient et le platonisme antique, puis par le christianisme et l’universalisme républicain. Cette vision du monde « névrotique » aurait favorisé « l’établissement d’une société hyper-administrée, marquée par la centralisation de l’Etat, l’homogénéisation puritaine des mœurs et l’étouffement de la vitalité humaine. Ce que nous appelons aujourd’hui “civilisation” s’apparenterait donc en réalité à un refoulement morbide des aspirations vitales »[1].

Isabel soutient que le libéralisme contemporain et la société de consommation marquent au contraire le règne d’une « nouvelle barbarie », dans un cadre d’existence « narcissique » où « la jouissance instantanée devient le seul objectif valable »[2]. Il s’ensuit un nihilisme de fait, voire une forme d’immaturité et de souffrance psychique qui favorise la montée endémique des taux de suicide et de dépression[3]. L’évolution du cinéma à grand spectacle des dernières décennies du XXe siècle est elle-même le signe d’un infantilisme de masse[4] promu par les impératifs du marketing et de l’imagerie publicitaire, comme tente de le démontrer La fin de siècle du cinéma américain[5] : « Comment nier que le XXe siècle ait été le siècle le plus malheureux de l’histoire humaine ? […] Tout l’art moderne et contemporain en témoigne à sa manière, et l’on pourrait même remonter jusqu’aux premiers soubresauts du romantisme : depuis deux siècles, la culture occidentale donne l’image d’une société inquiète, angoissée, préoccupée comme jamais auparavant par son avenir. »[6]

A trop vouloir se civiliser, en somme, et à nourrir une conception idéaliste de la civilisation, les peuples s’abîment finalement dans la barbarie, car l’excès de névrose, entretenu par un rapport coupable à l’existence, conduit in fine par épuisement à la crise de toutes les valeurs et à l’individualisme narcissique. Les civilisations répressives du dogme, comme l’étaient nos vieilles sociétés chrétiennes, sont en d’autres termes condamnées à finir en civilisations nihilistes. Seul l’équilibre modérateur est salutaire, ainsi que nous l’enseignaient les sagesses archaïques, qui tentaient de concilier la légitimé du désir et de l’élan vital avec la discipline et la retenue.

Politique et religions anciennes

Dans Le parti de la tolérance, Thibault Isabel présente la modernité politico-économique comme une « culture bicéphale de l’excès »[7], écartelée entre l’hyper-civilisation étatique (la névrose légaliste-bureaucratique) et la barbarie marchande (le narcissisme consumériste). Contre ce double écueil, il propose de promouvoir l’autonomie communautaire des structures locales, dans un cadre fédéral englobant, et le mutualisme solidaire[8]. L’autonomie, envisagée comme capacité à se prescrire soi-même des normes, constitue en effet le juste milieu entre l’autorité et la liberté. Ces idées se rapprochent du proudhonisme, voire des thèses développées par Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, mais aussi de l’anarchisme chrétien d’auteurs comme Jacques Ellul, Ivan Illich ou Christopher Lasch.

Thibault Isabel revendique pourtant plutôt l’héritage spirituel des vieilles religions païennes (à travers Homère, Héraclite ou Confucius). Il souligne d’ailleurs que, chez Proudhon[9] comme chez Louis Ménard et d’autres anarchistes des premières générations, la référence au taoïsme et aux sagesses traditionnelles était récurrente : « Pour Proudhon, un sain équilibrage social doit, entre autres, consister à équilibrer l’Un et le Multiple, à faire en sorte que ni l’un ni l’autre ne domine exclusivement. »[10]

Selon l’analyse développée dans Manuel de sagesse païenne et A bout de souffle, le paganisme archaïque n’était rien d’autre qu’une religion purement immanente[11]. En revanche, les religions ultérieures (dès l’époque hellénistique, avec le développement des cultes à mystères et des religions orientales) auraient encouragé un recours de plus en plus marqué à la transcendance. Il ne s’agira plus alors d’adorer le monde, mais d’adorer un Dieu supérieur qui serait à l’origine des choses. La croyance au surnaturel se substituera progressivement à l’adoration de la nature, et les morales déontologiques (fondées sur des commandements divins et des impératifs catégoriques) se substitueront aux morales arétiques (fondées sur le développement structuré de soi-même).

Œuvres

  1. Le champ du possible, La Méduse, 2005, ISBN 2-9524302-0-9, deuxième édition en 2008 (traduction italienne : Il campo del possibile, Controcorrente, 2009 ISBN 88-89015-72-1 / EAN 9788889015728)
  2. La fin de siècle du cinéma américain, La Méduse, 2006, ISBN 2-9524302-1-7
  3. Le paradoxe de la civilisation, La Méduse, 2010, ISBN 978-2-9544352-2-0 notice BnF no FRBNF42222946, deuxième édition en 2015
  4. A bout de souffle, La Méduse, 2012, ISBN 29524302-5-X
  5. Le parti de la tolérance, La Méduse, 2014, ISBN 978-2-9544352-0-6
  6. Sesso e genere. Uomini e donne nella società liquida, Diana Edizioni, 2017, ISBN 978-8896221181
  7. Pierre-Joseph Proudhon, l’anarchie sans le désordre, Autrement, 2017, ISBN 978-2-7467-4545-2
  8. Manuel de sagesse païenne, Le Passeur, 2020, ISBN 978-2368907382

Liens utiles

Notes

[1] Thibault Isabel, A bout de souffle, « La violence civilisée et celle qui ne l’est pas… », La Méduse, 2012, ainsi que l’entretien accordé à Philitt « La civilisation moderne n’est plus qu’une forme sophistiquée de barbarie »

[2] Thibault Isabel, A bout de souffle, « Le juste milieu », La Méduse, 2012.

[3] Cf. Conférence donnée par Thibault Isabel à l’Ecole des Mines de Paris, le 6 mai 2015 (« Nihilisme, mal de vivre et crise de la modernité »).

[4] Ces thèses ont été développées dans La fin de siècle du cinéma américain, La Méduse, 2006. La revue Critique d’Art (n°28, automne 2006) avait analysé en ces termes la démarche du livre : « L’auteur pointe et analyse une crise de la représentation à l’œuvre depuis le début des années 1980 à travers le prisme d’un examen psychosociologique des Etats-Unis. Pour parer à la radicalisation du trouble et contrecarrer son renforcement et son extension, l’ouvrage propose une réforme du goût et la redéfinition d’un bien commun.” Le site Mémoire du cinéma insistait quant à lui au moment de la sortie de l’ouvrage sur l’aspect déconstructionniste du livre, qui analyse le fondement psychanalytique et sociologique des représentations cinématographiques dominantes : « La fin de siècle du cinéma américain est un ouvrage qui propose un diagnostic du cinéma hollywoodien s’appuyant sur l’analyse de films auteuristes et grand public qui ont vu jour aux Etats-Unis depuis l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan. La démarche de Thibault Isabel consiste donc à étudier le lien entre l’évolution du cinéma américain et l’évolution des mentalités américaines. L’auteur, à partir de l’analyse de films à succès emblématiques des années 80 et 90, tente de dresser un tableau psychoculturel de la fin du siècle qui nous permette de mieux comprendre l’évolution des tendances cinématographiques des trente dernières années. »

[5] Cf. aussi l’intervention radiophonique de Thibault Isabel sur France Culture : « Sang dessus et les dessous du sexe », 21 mai 2008.

[6] Thibault Isabel, A bout de souffle, « Lendemains qui chantent contre voix de Cassandre », La Méduse, 2012.

[7] Thibault Isabel, Le parti de la tolérance, I, La Méduse, 2014.

[8] Cf. Christophe Bourseiller (L’extrémisme. Une grande peur contemporaine, CNRS éditions, p. 261) qui analyse le passage de la liberté ancienne à la liberté moderne à travers l’interprétation proposée par Thibault Isabel dans son article « Les hommes et la cité » (Krisis, n°28, juin 2006) : « Autrefois la liberté résidait dans la participation à la vie de la Cité, dans l’activité politique et l’engagement social. Aujourd’hui, elle se définit par le retrait des affaires publiques. Concernant cette thèse, Thibault Isabel affirme : “Il apparaît nettement que la fragmentation sociale est déterminante dans le développement des mentalités contemporaines. Règne désormais le mythe de l’individu-souverain qui s’appuie essentiellement sur un sentiment de toute puissance” »

[9] Thibault Isabel, Pierre-Joseph Proudhon. L’anarchie sans le désordre, XIV , « Avec ou sans Dieu ? », Autrement, 2017.

[10] Thibault Isabel, Le paradoxe de la civilisation, X, La Méduse, 2010.

[11] Thibault Isabel, A bout de souffle, « Le juste milieu », La Méduse, 2012.